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Au delà du sport

Le rallye fait partie de ces disciplines qui peuvent se vivre intensément, aussi bien de l’intérieur qu’en spectateur averti. Bien sûr les sensations ne sont pas les mêmes selon les points de vue et les sensibilités propres. Mais lorsque l’annonce tardive de Craig Breen de faire appel à mon ami Louis Louka pour le Rallye Targa Florio a été publiée, j’ai ressenti une immense joie et une fierté par procuration pour ce copilote belge attachant, combattant et méritant, alors que je n’étais ni acteur ni spectateur. L’idée d’immortaliser cette belle étape pour Louis m’est rapidement venu et le résultat, qui a dépassé le cadre du sport, est ce que vous allez lire maintenant. Bonne lecture.

Anti-pasti

Une décision prise le jeudi pour un départ quatre jours plus tard en Sicile, difficile de faire plus condensé pour un copilote méticuleux. Craig Breen et son fidèle copilote irlandais, Paul Nagle, ont dû se résoudre à trouver un plan B en dernière minute à cause de restrictions de quarantaine assez floue au pays de la Guinness. La déception des uns faisant le bonheur des autres parait-il, voilà notre sympathique Belge embarqué dans une drôle d’aventure. Pourtant ce fut un choix logique pour Craig qui collabore avec Louis depuis le début d’année sur le WRC Circus pour le visionnage de ses caméras embarquées, des reconnaissances au podium final. Opportunité en or pour ce copilote de 27 ans, habituel bras droit de Greg Munster, de franchir un cap dans une autre langue et inconsciemment, de se tester avec une pointure de la discipline. 

Première mise en bouche le mercredi, à Sclafani Bagni, pour une séance d’essai primordiale. Si l’équipage connait parfaitement la Hyundai I20 R5 chacun de leur côté, ils doivent encore se découvrir en course et se faire confiance. Et c’est vraiment sur ces aspects que Louis a focalisé son attention :

 « Réciter des notes au calme dans une chambre d’hôtel ou à l’assistance Hyundai est une chose, le faire en condition de course dans une auto exploitée à son plein potentiel en est une autre. Cette séance d’essai avait donc une fonction capitale et allait conditionner tout le reste de la semaine. Le tracé choisit était représentatif des spéciales de ce Targa Florio 2021 bien que légèrement plus étroit et avec plus de grip. Au début, nous nous sommes surtout battus avec la météo qui alternait entre averses et de timides rayons de soleil. Craig connait parfaitement la voiture et nous n’avons fait que de petits ajustements sur une base de réglage déjà très bonne. J’avais déjà eu l’occasion de copiloter Frank Kelly sur sa rutilante Ford Escort MkII sur un rallysprint en Belgique mais on ne peut pas comparer le rythme. En un sens, c’était un bon anti-pasti pour me préparer à ce moment présent ! Notre collaboration depuis le début de saison aussi m’a permis d’appréhender son système de notes et tout cet ensemble a facilité ma mise en action. A la fin de la journée, Craig était satisfait, nous avions confiance l’un en l’autre et nous avons échangé sur la performance de l’auto comme de la stratégie de course. De mon côté, malgré chaque problème résolu, je suis toujours un éternel insatisfait car je sais où je peux encore m’améliorer mais on reste humain. L’essentiel est que la communication passe, que je comprenne ses attentes et que la diction soit quasi naturelle. J’ai changé quelques petites choses sur mon cahier pour arriver à me sentir à l’aise. J’ai beaucoup apprécié travailler avec l’équipe Friul Motor, une équipe « à l’italienne » où on se sent bien entouré, avec nos coéquipiers André Crugnola et Pietro Ometto que je connais depuis quelques temps. L’aide de Tamara, la compagne de Craig et de Pietro n’était pas de trop pour comprendre tous les documents du rallye en italien. Maintenant c’est l’heure de la pizza ! » 

Le poids du souvenir 

Pour Craig Breen, revenir en Sicile était surtout très symbolique, voire nécessaire pour se reconstruire, puisque c’est ici qu’il perdait, voilà 9 ans, son meilleur ami. Lors de la 5ème manche de l’IRC 2012, le duo Craig Breen / Gareth Roberts sortait de la route, emportant le copilote sur le coup. Soutenu par toute la communauté et notamment la famille et la compagne de Gareth, le pilote irlandais décida de reprendre la compétition pour poursuivre une magnifique carrière et remporter la même année le titre en SWRC, sans que « Jaffa » (le surnom de Gareth) ne soit jamais bien loin. Craig est un pilote entier, déterminé et ses interviews de fin de spéciale sont un formidable exemple de volonté et de passion. Il peut être surexcité par un chrono d’anthologie ou fou de rage après une erreur, il ne met aucun filtre à ses émotions. Ces équipages qui mettent leurs vies en jeu sont des gladiateurs des temps modernes et l’image trop lisse ou neutre que la censure leur impose à notre époque, ne reflète absolument pas l’énergie et la hargne qui sont mises en œuvre pour atteindre les rêves de victoires. Voilà pourquoi ces moments de pures émotions sont une chance à vivre, pour nous spectateurs. Craig ne manque jamais de citer Jaffa lors de ses victoires ou podiums, sans cacher ses yeux humides et sa voix nouée. Vous comprenez alors que Louis, au-delà de l’aspect sportif, allait vivre une semaine très particulière en Sicile.

Comme les essais ne remplacent jamais la course, les équipes impliquées officiellement en WRC engagent régulièrement leurs équipages sur des manches nationales, soit pour reconnaitre une future épreuve, soit pour peaufiner encore la préparation et valider des solutions techniques. Avec la crise sanitaire actuelle, Hyundai Motorsport ne lésine pas sur cet artifice pour maintenir son équipe active et engage sur cette Targa Florio Breen en R5 mais aussi Neuville et Veiby en WRC. Et pour eux, pas de différence entre un rallye de Croatie en WRC et une manche nationale italienne. C’est ce qu’a immédiatement ressenti Louis :

« Ce fut une très longue journée de recos pour seulement 4 spéciales, la faute à un bouclage complexe et une super spéciale mal positionnée. Malgré tout, nous avons bien travaillé avec Craig et j’ai encore appris beaucoup de petits détails qui peuvent faire la différence. Par exemple, nous visionnons entre le premier et le deuxième passage pour corriger un maximum de points et ainsi avoir un deuxième passage de reconnaissances beaucoup plus efficace. Côtoyer un pilote de son calibre me conforte dans ma méthode de travail : il est hyper professionnel et jusqu’auboutitste, comme peut l’être Greg également. On n’est pas là pour se promener et faire de la figuration, surtout pas sur CE rallye pour Craig qui n’avait qu’un objectif : gagner. J’ai profité d’avoir moins de pages à mettre au propre par rapport à d’habitude pour peaufiner mes notes à l’extrême, surtout au niveau du rythme. Au final j’ai presque passé autant de temps que sur deux étapes du Monte Carl’ avec 3 fois moins de pages ! Je me suis couché tôt car j’étais fatigué mentalement, s’exprimer et se concentrer de la sorte toute la journée dans une langue qui n’est pas naturelle, demande beaucoup d’efforts. C’est dingue comme je me suis focalisé sur les notes comparé à d’habitudes. Le parallèle avec Martijn Wydaeghe (le nouveau copilote de Thierry Neuville) a été facile à faire et le faire encore plus vite et avec encore plus de tension dans une WRC force le respect »

Cocher toutes les cases

Vendredi, mise en action lors du shakedown de 2,95km. D’abord sous la pluie avec un grip plus proche de la Belgique que du San Remo, l’équipage belgo-irlandais profite d’une accalmie et d’une route plus sèche pour réaliser le 3ème temps après seulement 3 passages (comparé aux 6 de la majorité des concurrents). Un dernier run nécessaire pour se mettre en mode attack et vérifier le comportement de l’auto. En fin de journée place à la super-spéciale d’ouverture et le premier verdict :

« On aura passé plus de temps à attendre qu’à rouler. Une liaison de 45km pour une ES de 2,00km et un retour de 65km. Une spéciale sans difficulté majeure, toute en montée mais pas sans risque. Il y avait beaucoup d’émotions à gérer pour Craig durant la liaison pour qui ce rallye signifie tant mais une fois le casque sur la tête, changement de ton. Satisfaits tous les deux du rythme et impatients de commencer les choses sérieuses. C’est déconcertant à quel point rouler dans une R5 est facile pour eux lorsqu’ils sortent d’une WRC, un véritable vélo, il en fait absolument ce qu’il veut. Ces informations me seront forcément utile pour me rendre compte du potentiel de ces autos lors de nos prochaines courses avec Greg. »

Un goût d’inachevé

Défier les italiens sur leur terrain, beaucoup s’y sont cassé les dents. Mais Craig est en quelque sorte à moitié italien (au moins dans le cœur), très apprécié par les fans et vivant en Italie avec sa compagne italienne. Il connait aussi bien les rallyes et les acteurs de ce championnat. Il n’y aura donc pas de round d’observation :

« On imprime un très gros rythme direct mais on ne pouvait pas y couper, il fallait trouver nos repères sur cette première boucle. Deuxième à 4,5s après 30km, on a fait plus que résister. Très gros exercice de concentration pour moi avec une prononciation parfois délicate à trouver et où Craig a dû intervenir, rien de plus normal. Il n’y a absolument aucun point commun entre Paul Nagle et moi, à part la combinaison ! Si on voulait gagner il fallait avoir ce mental de gagnant et cette exigence, je me suis tout de suite impliqué dans cette quête avec Craig et tenter de corriger en direct ce que je pouvais. Cela s’est immédiatement ressenti dans la seconde boucle où nous étions devenus un équipage qui travaille en osmose, tout était plus fluide, plus naturelle et Craig n’avait plus ces mini-hésitation. En revanche, j’ai toujours été correctemet calé dans l’annonce et ça, je pouvais être rassuré. L’accent viendra en buvant plus de thé ! Plus le rallye avançait, plus je ressentais ce poids du souvenir au-dessus de nous et la pression que ça représentait. Il était hors de question d’être un frein à son objectif. On claque notre premier scratch dans l’ES7 et on revient à 1,6s de Basso avec encore une boucle complète à effectuer.

A 30s de pointer au départ de la suivante, on s’aperçoit que le protège carter du différentiel arrière est déboité (l’équipe a mal remboité la protection à l’assistance) mais on n’a pas le temps d’y toucher. Nous voici avec un magnifique aérofrein et on perd d’un coup 3,3s en 6km soit 0,5s/km alors que nous étions à 0,03s/km, frustrant. Sur la liaison on tente un bidouillage avec ce que nous avions sur la main mais sans surprise, bis repetita dès le deuxième virage de la spéciale. Le concurrent parti devant nous sort et bloque la route, ce qui aura pour effet d’annuler la spéciale mais indirectement de nous laisser une chance pour la toute dernière ES. Les 13,7km de Scillato-Polizzi ont été de la pure folie, un tour qualif’ de F1. Après visionnage, il y avait à peine une seconde à grappiller, la spéciale la plus incroyable de ma carrière. On échoue à 2,5s de la victoire, de la revanche de Craig sur la fatalité. Il était très ému sur la dernière liaison et automatiquement moi aussi, je me suis très vite associé à son combat et la conclusion aurait pu être superbe. Le soutien reçu a été à la hauteur de sa douleur, c’était très fort. »

Une dernière étape

Louis de rajouter :

« Il n’y a pas eu de fête le soir ni même sur le podium. Au moment d’ouvrir le champagne Craig m’a dit : « Fais-le pour nous deux, je garde cette bouteille pour Jaffa ». Le lendemain avant de repartir, il m’a demandé si je pouvais l’accompagner sur le lieu de l’accident pour rendre hommage à son ami, j’ai été très touché par sa proposition, surtout pour un copilote. Nous nous sommes rendus sur la stèle érigée en sa mémoire, Craig s’est recueilli, a sabré le champagne et a déposé son trophée. C’était difficile de ressentir quelque chose de plus fort, une émotion dont je me souviendrais toujours. Craig a une force mentale hors du commun, pour arriver à rebondir après une telle tragédie, mais sans pour autant oublier ou la réprimer au fond de lui. Jaffa est dans sa tête, sur son casque, dans ses pensées. Je n’oublierais jamais cette expérience, cette opportunité formidable d’avoir côtoyé et accompagné un pilote de sa trempe, j’apprends à chaque rallye mais là j’ai appris comme jamais auparavant, c’est un rallye référence et je ne remercierais jamais assez Craig, Tamara et toute l’équipe Friul Motor pour ces quelques jours passés en Sicile. Quelle claque. »

 A Jaffa

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C’est en feuilletant un vieux magazine de l’année 1994, que mon attrait pour le rallye a commencé. Il aura pourtant fallu attendre le Monte Carlo 2000 pour que j’aperçoive en vrai ces autos et ces pilotes qui me faisaient tant rêver. Depuis, cette discipline hors normes à guider ma vie, sous différentes formes, et j’ai désormais la chance d’y travailler au quotidien comme coordinateur sportif et copilote.

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